Elle marchait sans but dans le passage Jouffroy. Pour quelqu’un la regardant, si toutefois ce quelqu’un avait existé, à cette heure creuse de l’après-midi, il aurait pu penser qu’elle flânait.
Elle s’arrêta comme perdue dans ses pensées devant une vitrine. Son reflet ne l’intéressait pas, pas plus que les pâtisseries exotiques et colorées qu’elle renfermait. En fait, elle réfléchissait, elle aussi. Un vague souffle d’air, incongru et soudain, fit frémir ses courtes mèches rouges.
Ses yeux myopes souriaient. Il est parfois agréable de ne rien deviner, de ne voir le contour
des choses qu’à travers un voile de mystère, indécis et confortable. Les gens qui ne voient pas
de loin demeurent dans un flou artistique qui leur sied bien. Ils vont au très proche, à l’essentiel, puisque le reste leur est inconnu. Certains auteurs qui savent ce qu’ils écrivent ont remarqué combien les myopes savaient d’instinct séparer l’indispensable du superflu. Tout est
une question d’appréciation. Se concentrer sur ce qui est proche, ne point s’occuper de ce qui
est loin. Avec un sourire de chat de Cheshire, elle reprit sa déambulation. Plus loin dans le
passage, au bout de quelques marches, il y avait une vieille boutique. Depuis bien des années,
s’y trouvait des livres et des affiches, des casiers en bois faisant songer aux officines. Des mots par milliers pour soigner une déception, un chagrin ou une attente. De l’encre et du papier pour s’imaginer autre, échapper au quotidien ou s’en recréer un.
Elle poussa la porte et une odeur assaillit ses narines, une odeur un peu entêtante de vieilles
pages trop tournées. Un sourire timide esquissé en direction du libraire et une fuite discrète
vers le fond de la boutique où une silhouette solitaire est immobile devant les rayonnages. La promesse d’une belle fin d’après-midi.